La page de S.

 
 
Voyez-vous, Monsieur, ces deux-là sont fous ! Dans ce monde où chacun ne vit que pour soi, ils ne vivent l’un que pour l’autre. Dans ce monde où rien ne compte, ils sont tout, l’un pour l’autre ! Dans ce monde de transparence, ils s’emplissent le regard l’un de l’autre. Je vous le dis, Monsieur, ces deux-là sont fous !

Regardez-les, Monsieur, se chercher du bout des yeux, du bout des lèvres, du bout du cœur. Regardez comme ils se trouvent du bout des mains. Regardez-les se reconnaître du bout des mots. Regardez-les se prendre dans un rire. Regardez-les se perdre dans un rêve où nous ne sommes pas. Regardez-les vivre leurs instants comme s’ils étaient seuls au monde.

Regardez-les, Monsieur, faire comme si nous n’existions pas ! Et comme si cela ne suffisait pas, ils nous jettent à la face leur bonheur d’être ensemble ! Ils nous narguent de leurs sourires qu’ils font étinceler comme pour en éclabousser l’humanité toute entière.  Ecoutez-les se dire qu’ils s’aiment, écoutez-les se dire ces mots qui les rendent plus beaux. Ecoutez-les se dire ces mots qu’ils sont seuls à comprendre. Ecoutez-les ne rien se dire, ne rien se promettre. Voyez, Monsieur, comme pour lui elle a réinventé son rire. Voyez comme ses yeux lui disent son amour. Voyez comme il prend sa main pour ne plus la lâcher ; comme s’il avait peur de perdre une partie de lui-même, une partie de sa vie, de son âme. Voyez, Monsieur, comme ces amants-là s’accrochent l’un à l’autre ! Je vous le dis, Monsieur, ces deux-là sont beaux.

N’essayez pas, Monsieur, de vous insérer dans leur monde. Ce monde-là leur appartient. Ce monde-là n’est qu’à eux, n’est que pour eux. Ce monde-là est un monde irréel, il n’existe qu’à travers eux. Ce sont eux qui l’ont inventé, à leur démesure. C’est un monde à part où ils sont seuls au monde. Ce monde-là n’est pas pour nous, n’est pas à nous. Nous n’y avons pas notre place. Il est tout juste assez grand pour contenir leur amour. Notre présence y serait incongrue. Savez-vous, Monsieur, que pour Elle, Reine Barbare, il a ouvert les portes de son palais. Prince d’un royaume où le soleil coule dans une rivière, où la vie est contenue dans le mot AMOUR. Une île perdue au milieu d’un continent, comme un lac dans le désert. C’est pour Elle, Monsieur, qu’il a construit ce palais. Architecte de l’impossible, il l’a façonné en une nuit, en une vie. Chaque pierre contient une larme que nulle main ne pourra sécher. Chaque mur est construit avec une goutte de sang. Chaque tuile est un souvenir, chaque porte est un espoir. Dans chaque douve se reflètent mille arcs-en-ciel. Dans chaque fenêtre jouent mille orchestres. Dans chaque pièce se raconte leur histoire.
 
C’est Elle, Monsieur, qui est la cause de tout. Elle lui a sauvé l’amour un jour d’octobre. Elle a redonné un sens à sa vie. Et depuis il ne vit plus que pour Elle, que par Elle. Elle est venue à lui, avec son âme à nu, avec ses yeux d’enfant. Il est venu à Elle, désarmé d’un sourire, et lui a ouvert son cœur. Ensemble ils ont recomposé le verbe Aimer. Ils en ont épelé chaque lettre. Ils en ont égrené chaque syllabe. Jusqu’à s’étourdir, se saouler à force de murmure. Ils ont enveloppé leur amour dans un papier d’éternité, ceint d’un ruban d’étoiles et scellé d’un baiser, pour s’en faire offrande mutuelle. Jamais cadeau ne fut plus beau, jamais cadeau ne fut tant espéré, tant attendu.
Sans doute, Monsieur, aimeriez-vous toucher leur bonheur du bout des doigts. Sans doute, Monsieur, aimeriez-vous vous éclabousser de leur lumière. Mais cela vous est impossible, Monsieur. Là où ils sont, là où ils vivent, là où ils rêvent, nous ne pouvons les atteindre, nous ne pouvons les comprendre. Ne les dérangeons pas, Monsieur. Ne faisons pas un bruit, pas un geste. Restons là à les regarder, sans rien dire. Ne troublons pas cette douce quiétude, propre aux amoureux. Asseyons-nous dans ce grand théâtre de la vie et restons spectateurs anachroniques d’une scène mille fois répétée et pourtant jamais jouée. Regardons ces acteurs emplis d’innocence mais n’applaudissons pas car cette pièce n’a pas de fin.
 
Cessez donc, Monsieur, de les regarder avec cet air empreint de jalousie. Vous ne pourrez pas vivre ce qu’ils vivent. Vous ne pourrez pas ressentir ce qu’ils ressentent. Vous ne pourrez pas respirer l’air qu’ils respirent. Ils ne savent vivre que les yeux dans les yeux. Quand l’un n’est pas là, l’autre ne vit plus, ne respire plus, n’existe plus. Edifice chancelant, ils ne sont plus rien, l’un sans l’autre. Mais si vous saviez, Monsieur, comme ensemble ils sont invincibles. Comme ils ne craignent aucune colère, aucun orage, aucune guerre. Leur amour est leur plus belle arme, Monsieur. C’est une épée de cristal, c’est une flèche de diamant, c’est un rempart de lumière. N’essayez pas de le franchir, Monsieur. Vous n’y parviendrez pas. Ils ont le cœur tellement pur, ils ont tant de choses à se donner, à se dire, à se vivre, à se rire, que vous ne pourriez les approcher. Leur forteresse est tellement haute, Monsieur, que même Pégase ne vous serait d’aucun secours. Ils se crient tellement d’amour qu’ils n’entendent nulle Sirène. Ils se voient tellement que nulle Bacchante ne pourrait détourner leur attention.
 
Mais il nous faut partir, Monsieur. Ils ne remarquent pas notre présence, perdus qu’ils sont, dans les bras l’un de l’autre. Nous n’existons pas pour eux, Monsieur. Ils n’ont plus idée de notre monde, ils ne savent pas qui nous sommes. Ils ne savent pas que nous leur avons pardonné une offense commise il y a bien longtemps déjà dans notre univers que nous appelions l’Olympe. Ils ne savent pas qu’ils se sont réconciliés avec nous, nous que certains appellent les Dieux …. Ils ne savent pas tout cela. 

Je vous le dis, Monsieur, ces deux-là sont fous … 

Master mind - janvier 1994.

S.  est à la fois ma propriété, mon œuvre et ma fierté. Je l'ai façonnée patiemment, tel Pygmalion voyant naître sous ses mains Galatée. S. prend vie sous mes doigts, sous mes yeux, pour mon unique plaisir. Je l'ai vue souffrir, progresser, pour maîtriser cet art difficile de la soumission, pour arriver à cette perfection qu'elle frôle aujourd'hui...
 

 

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